Ernst Beyler
La passion de l’art - entretiens avec Christophe Mory
coll. "Témoins de l’art"
22 photographies N&B
Gallimard, octobre 2009
176 p. - 22,50 €
L’exigence de qualité, qui a toujours été la signature de Beyeler, a fait de son nom, un label... Mais la vie vient de lui jouer une sinistre farce : il a été placé sous tutelle, fin mai 2009, par l’administration hélvétique, à la suite de la mort de son épouse.
Pendant plus de soixante ans, Ernst Beyeler a su aiguiser son regard, apprendre à évoluer dans l’entre-deux mondes du marché de l’art, approcher les artistes contemporains, traiter avec les héritiers ; bref, tel un musicien virtuose à l’oreille absolue, il traqua à travers l’océan des œuvres d’art les perles rares qu’il nommait fraîcheur. Simple, rigoureux et chaleureux, il créa sa propre galerie - anciennement une librairie dans laquelle il débuta en 1944, dans le centre de Bâle - puis une fondation (à laquelle il fit don de toute sa collection) construite par Renzo Piano, à son image, curieuse, moderne, et associée à la nature... D’ailleurs, aux côtés de la Fondation éponyme il a également fondé Art for Tropical Forests. Une entité qui œuvre à la sauvegarde de milliers d’hectares de forêts amazonienne.
Mais si Beyler s’est fait un nom c’est en grande partie grâce à l’acquisition de cent œuvres de Klee (au cours de sa carrière, il en vendit plus de mille), auprès du magnat de l’acier américain, David Thompson : quatre-vingt-dix-huit revendues dans le même temps à la ville de Düsseldorf. Un coup de maître réalisé avec un certain culot. Une prise de risque, un coup de poker réussi qui lui valut instantanément une renommée mondiale.
Après une première publication en 2003, cette nouvelle édition entièrement revue et corrigée, augmentée d’un chapitre inédit, nous permet de mieux cerner cet univers magique du monde de la peinture et d’entrer dans les arcanes du marché. Lui si discret, il nous raconte avec respect et force détails, ses relations avec Giacometti, Tobey, la veuve Kandinsky ou encore Picasso : "Sa personnalité était écrasante. Il pouvait tout se permettre et le savait depuis son plus jeune âge. Il était totalement étranger à ce que nous appelons l’homme idéal, qui est courtois, correct, gentil, humain. Il était roi, il était dieu. Il avait la force vitale du Minotaure et en même temps la plus grande tendresse qui n’était pas feinte."
Lequel savait aussi être généreux : quand Beyeler le visita à Mougins, en 1971, accompagné de Rubin (le conservateur du MoMA), après une journée de discussions, il n’accepta pas l’échange qu’il avait demandé mais offrit La guitare, la première sculpture en construction de l’histoire pour qu’elle soit exposée au musée, à New York...
Assistant libraire à Bâle dans sa prime jeunesse, puis galeriste et marchand d’art, Ernst Beyeler a bouclé la boucle en créant, à Riehen, la Fondation Beyeler qui propose des expositions capables de rivaliser avec une collection permanente époustouflante. Une gageure qui occupe une centaine de salariés pour que cette fondation soit toujours en mouvement et qu’elle soit en mesure de développer cette exigence de qualité qui fait de Beyler un témoin clé de l’art moderne.
Truffé d’anecdotes - l’épisode de la repasseuse de chez Winterthuer qui achète des tableaux sans connaître leurs auteurs, ou les tractations avec Thomson, sont croustillants - ce livre se dévore et donne envie d’aller y voir de plus près. Cela tombe bien, en ce moment il y a la FIAC à Paris, et un certain Soulages à Beaubourg...

Nota :
La collection "Art et Artistes", créée chez Gallimard en 1991, est consacrée à l’art ancien autant qu’à l’art contemporain, à la peinture autant qu’à la sculpture, la photographie ou les nouveaux médias de l’art. Aujourd’hui, cette collection reconnu et respectée dans le monde de l’histoire de l’art et des amateurs, compte 48 titres.
La collection "Témoins de l’art" publie ses premiers titres en octobre 2009.
Comme son nom l’indique, elle est consacrée à tous les acteurs et témoins de l’art qui soutiennent ou expliquent le phénomène de la création. Le contexte est large : revues engagées, marchands éclairés, courageux, ambitieux, comme les proches des artistes eux-mêmes. Non pas les "dessous" de l’art mais les "porteurs" de l’art et des artistes, journalistes, critiques, conservateurs de musée, galeristes, "femmes d’artistes", amis ou tout simplement témoins de la création.
"Témoins de l’art" est une collection d’essais illustrés de photographies historiques qui, des ateliers aux vernissages, des réunions d’artistes aux expositions et biennales, rappellent les moments qui ont marqué l’histoire et le marché de l’art.
Qui accompagnent cet essai, et prochainement chroniqués sur ce site :
Annie Cohen-Solal, Loe Castelli et les siens
Dina Vierny, Histoire de ma vie, racontée à Alain Jaubert.
publié à la Une du Littéraire, le 30 octobre 2009.