Carl Frode Tiller
Encerclement
traduit du norvégien par Jean-Baptiste Coursaud
coll. "La Cosmopolite"
Stock, février 2010
343 p. - 20,50 €
Par un lundi soir figé dans l’air glacé qu’un blizzard égaré des hautes steppes d’Asie mineure soufflait sur Paris, je me suis engouffré sous une porte cochère, rue François 1er. L’ambassadeur de Norvège tenait salon pour nous présenter l’un des tout premiers écrivains de son pays : Carl Frode Tiller.
Lauréat du Prix Brage et du Prix de la critique norvégienne en 2007 pour ce livre, l’auteur aux cheveux longs semblait bien intimidé face à ces curieux d’un soir... Grâce à l’aide de Jean-Baptiste Coursaud, son traducteur venu spécialement d’Allemagne, une conversation au coin du feu, animée par notre confrère Augustin Trapenard (Elle, Magazine littéraire), nous permit d’entrevoir la genèse de l’œuvre.
Trois personnages écrivent officiellement pour tenter d’aider David à recouvrer la mémoire ; mais en réalité, ils tentent d’écrire sur eux-mêmes pour passer outre les convenances, briser le fond de ce miroir qui leur renvoie une image qu’ils ne supportent plus, et pouvoir, donc, en finir avec la réalité et s’affranchir des limites pour aller ailleurs. Ou l’inverse ? Ecrivent-ils pour cacher leurs fantasmes et oser affronter cette réalité qui fait d’eux des êtres qu’ils n’osent affronter ? Au lecteur de le découvrir et d’en savourer chaque page...
Nous sommes à Namsos, petit village rural, plongés, dès la première page, dans ce réalisme social décortiqué au scalpel. Chaque mot nomme un détail qui vient se placer dans l’immense puzzle qu’est ce roman hallucinant... Trois personnages haut en couleurs (un jeune homosexuel, Jon, en rupture avec sa famille, ancien amant de David ; un vieux pasteur n’ayant pas la foi - Arvid, beau-père de David - et enfin Silje, une passionaria déjantée, manipulatrice, qui vomissait son milieu populaire d’origine et qui emmena David dans des jeux artistiques et morbides), trois axes qui forment un trio infernal, qui formaient un trio infernal dans leur jeunesse avec David, le beau-père étant la mouche dans le lait... Et que sont-ils devenus ces trois aventuriers ? Une mère au foyer mariée à un médiocre, un thésard qui a perdu la mémoire... comme si la vie s’était amusée à briser les espoirs et ramener tout ce petit monde les pieds sur terre.
Carl Frode Tiller a mené une thèse en histoire contemporaine avant d’épouser la littérature. Il a vécu dans le petit village qu’il décrit ; ainsi, de ses recherches sur les travailleurs du bois aux profils de ses personnages, il n’y a qu’un pas. Quand la fiction rejoint la réalité, c’est ce qui donne ce ton si juste, et autorise tous les débordements sans jamais donner l’impression d’incrédulité... Ainsi, en Norvège profonde aussi la mondialisation vient elle produire ses néfastes effets, l’on s’y questionne sur ses origines, sa culture, son éducation car, quoi que l’on fasse, quel que soit son désœuvrement, le rêve demeure et nous sommes tous rattrapés par le passé.
Partir deviendrait alors la seule solution pour devenir qui je suis ? Sans doute mais une fois partis, bien souvent nous déchantons...
C’est le livre de l’impossible portrait où toutes les probabilités sont appréhendées pour tenter de briser les carcans qui enferment les personnages, et Tiller y parvient à merveille en modulant les voix, et même au sein d’un même personnage, lui prêtant une langue différente qu’il écrive ou qu’il se raconte... On les suit avec ravissement dans leur perversité à tous vouloir se donner le beau rôle, à oser porter des jugements sur les autres dans ce combat infini pour voir à quoi va ressembler l’existence si tant est que l’on puisse modifier tant soit peu le cours des choses...
Le plus dur étant, finalement, de se faire accepter comme l’on est : homosexuel, artiste, etc. Cela afin de faire taire le mépris de soi qu’engendre un mauvais jugement des autres, mépris qui découle très vite vers une agressivité contre soi-même ou contre les autres.
Roman sentinelle, premier d’une trilogie à venir, ce livre remet à plat certaines vérités qu’il est toujours indispensable de rappeler afin que la dérive de l’homme dans les courants de soufre ne le fasse pas trop s’éloigner des berges de l’Humanité.
publié sur Le Littéraire, le 15 février 2010.