Anne-Marie Lecoq
Le Bouclier d’Achille - un tableau qui bouge
coll. "Art et artiste"
160 x 220, 72 illustrations N&B
Gallimard, avril 2009
408 p. - 30,00 €
Dans l’Iliade d’Homère, le bouclier d’Achille occupe un long (trop long ?) passage : cent trente vers du chant XVIII pour dépeindre sa puissance et son imposante stature. Homère y raconte comment le dieu Héphaïstos fabriqua cette arme protectrice où étaient "forgés des éléments cosmiques et de multiples scènes de la vie à la ville et aux champs, en temps de guerre et en temps de paix.".
Ce passage provoqua le questionnement, la polémique, la raillerie parfois quand les sots se mirent de la partie ; mais il a surtout fasciné aussi bien les historiens que les critiques et souvent aussi, les lecteurs. On comprend aisément pourquoi. "Siècle après siècle, la littérature européenne n’a cessé de proposer à notre imagination des œuvres d’art fictives, construites, modelées, sculptées ou peintes avec des mots pour seule matière : les portes du palais du Soleil, le palais d’Apollidon, les peintures du temple d’Astrée, le chef-d’œuvre inconnu, le portrait de Dorian Gray, l’urne grecque de Keats, la vue du port de Carquethuit
..." Mais le bouclier d’Achille est sans conteste leur ancêtre à toutes, un étalon prestigieux qui, semble-t-il, aurait souvent servi de métaphore à la représentation du monde entier. "
Ovide en tout cas le pensait, lui qui, dans Les Métamorphoses
, fait dire à Ajax, disputant à Ulysse la possession de l’arme après la mort d’Achille : Et le bouclier dont la gravure représentée le vaste univers / Ne peut convenir à la main gauche d’un pleutre...
(XIII, 110-111.
Ces deux sources d’intérêt sont liées à une troisième, et ce n’est pas la moindre : le statut ambigu de cet objet imaginé par un artisan des mots."
En effet, de l’Antiquité à nos jours, cet épisode apparaît bien comme l’une des inventions les plus fécondes de la littérature occidentale. Mais s’il y avait eu erreur : si le bouclier n’était ni une œuvre d’art extraordinaire ni une pure construction verbale ? S’il était plutôt question de magie ?
Tout au long de ces longs vers, le poète nous informe de détails multiples qui ne relèvent point de l’ordre du visible ni du représentable. Par contre, il nous laisse sur notre faim quant à la forme du bouclier. On sait seulement qu’à l’extrême bord Héphaïstos a mis le fleuve Océan. C’est un peu court jeune homme, je sais mais c’est ainsi, il nous faut donc recouper, questionner, chercher. Or, nous savons que pour la conception dominante dans la cosmologie grecque archaïque, "Okéanos entoure de son cercle le disque terrestre." On peut donc avancer l’idée d’un bouclier rond, sans toutefois l’imposer car "nulle part le texte ne l’indique expressément." Tout comme rien de précis sur la manière dont les scènes sont réparties sur la surface... Mais n’allez pas penser que le poète ne se soucie que fort peu du bouclier, au contraire ! Il s’appuie sur lui pour faire défiler des "scènes animées et sonores. Le texte est scandé par des verbes désignant la fabrication" et le récit se ponctue avec le retour du mot "bouclier" associé à l’adjectif "fabriqué", c’est donc que le jeu narratif nous donne une information suggestive malgré le jeu des contradictions qui vont suivre, entre le caractère métallique du décor et son animation.

Au fil des siècles, le défi sera alors de tenter de le représenter, et les plus grands peintres vont se lancer dans l’aventure, malgré le parti pris des Anciens pour qui, "le bouclier orné de figures mouvantes et parlantes et surchargés de scènes et de détails n’était qu’une invention invraisemblable : il était entendu qu’Homère, se glissant dans le rôle du spectateur-commentateur, avait lu, c’est-à-dire développé, amplifié et en même temps réanimé les scènes qu’Homère, narrateur de l’Iliade, disait avoir vu sculpter par l’artiste divin." CQFD, mais pas uniquement ; cela serait trop simple.
En 1715, Jean Boivin et Nicolas Vleughels décidèrent de relever le défi à leur manière : le premier est professeur de grec au Collège royal, le deuxième peintre. Boivin suppose un bouclier parfaitement rond, postulat qui lui permet de diviser la surface dudit en "tableaux séparés dotés chacun d’un espace propre." Et dès 1716, cette approche en strates se retrouve, comme par miracle, chez le pétulant père Hardouin, auteur d’une Apologie d’Homère assez peu orthodoxe, ce qui déclencha les foudres de certains...
Mais le débat ne fera que s’enrichir et s’enflammer. Par exemple, Etienne Falconet, quelques années plus tard, remettra en cause les idées reçues et doutera publiquement que "le bouclier d’Achille soit le reflet ou l’écho d’un quelconque objet."
Cette étude est passionnante : reposant sur la trinité des valeurs (valeur d’œuvre d’art, valeur de témoignage pour l’histoire des arts, valeur de leçon philosophique) et remontant jusqu’aux origines antiques de la première pour suivre les destinées de la seconde jusqu’à nos jours, Anne-Marie Lecoq ne laisse rien au hasard. Cette historienne des idées exprimées à travers des formes visibles, ingénieur de recherche au Collège de France, confronte les thèses (de la découverte de l’art grec entrepris à la Renaissance à l’entreprise de démolition inaugurée par les Modernes à la fin du XVIIe siècle) et s’infiltre en poésie pour défendre Homère qui ne doit pas être étudié (et encore moins jugé) du point de vue de la morale mais bien par la métaphysique.
publié en Une sur Le Littéraire, le 10 mai 2010.