Marc Alpozzo
La part de l’ombre
coll. "voyages littéraires"
Marie Delarbre éditons, juillet 2010
160 p. - 21,00 €
Marie Delarbre (www.marie-delarbre.fr), qui a reprit avec courage les rênes de l’impossible chemin qui conduit bien souvent l’éditeur indépendant vers les abysses de la désillusion, se voit trahie par son imprimeur qui ne sait pas manier un massiquot : 49 de large en haut contre 51, en bas. Dommage de saborder ainsi tout le travail d’une équipe. Passons et revenons au contenu qui mérite toute notre attention...
Ce recueil reprend une douzaine d’articles publiés en revue ces cinq dernières années, du plus récent paru en 2010 dans le n°21 du Magazine des Livres au plus ancien, publié en 2005, dans le Journal de la culture. Toutes ces réflexions ayant pour axe central la manière dont le lecteur pourrait parvenir à s’extraire de sa nuit par la lecture ou le cinéma, une manière de parvenir à prendre son envol et à gagner son combat contre lui-même... Victime de notre société nageant dans la désillusion la plus parfaite, fêtant l’ère du vide comme nouveau dieu de l’humanité consumériste qui tolère quelques dérapages créatifs quand ils restant dans la norme, l’homme moderne contemporain est alors noyé par ces vagues successives de nihilisme passif que Nietzche a su prédire et combattre. Notre société libérale qui fait sans cesse l’éloge de l’individualisme renvoie donc l’homme à sa solitude. Pour s’en sortir, il ne lui reste alors que la lecture et quelques films majeurs. Pour les créateurs (écrivains, cinéastes) c’est l’excommunication quand ils osent mettre en lumière certains travers.
Du Nouveau Roman imposé par Nathlie Sarraute qui ose mettre ses textes à l’épreuve du dialogue et publier des livres extrêmement concis, à J.M.G. Le Clézio qui écrit l’exil comme une manière d’aller véritablement en quête de soi dans la grande vérité de la vie, Marc Alpozzo célèbre une certaine manière de fuir la société que l’on nous impose par la création littéraire, une sorte de livre des fuites (d’ailleurs oublié dans l’article consacré à Le Clézio, pourtant œuvre charnière dans le parcours du prix Nobel 2008) qui nous sauverait de la destruction mécanisée et irréversible qui nous attend.
Ainsi, si Le Clézio vit six mois par an au Mexique pour jouir de la quiétude et du bonheur à côtoyer ces hommes qui vivent en harmonie avec le silence du monde et la nature, Kundera demeure en Europe. Il aura dû traverser le rideau de fer pour fuir la répression soviétique et signer une œuvre exceptionnelle articulée autour de la mémoire qui ne doit en aucun cas être raturée ou amnésiée, car la négation du temps fixe les consciences d’un éternel présent. L’Histoire ne pouvant être l’espace de l’oubli, il fallait donc un témoignage pour graver à jamais cette trace indélébile ; ce sera Le livre du rire et de l’oubli.
Du chaos ambiant jaillit d’autres sources d’attention : les films de Zulawski sont littéralement renversants. Scotchant le spectateur dans son siège, ils imposent d’emblée un travail sur soi, une réflexion permanente sur cette bipolarité entre corps et esprit. "Vous savez, je crois que nous sommes bâtis sur ces deux pôles, esprit et corps, et que l’un sans l’autre et l’autre sans l’un n’ont aucun sens ni existence.", explique le réalisateur polonais...
Lui aussi a fui la dictature et s’est adapté à la norme marchande de l’Occident, sans doute l’une des raisons qui l’on conduit à re-problématiser la spiritualité en refusant la dichotomie si chère à Descartes entre l’esprit et le corps. Il filmera alors le chaos des corps pour stigmatiser la déroute des âmes ! Il dénoncera ce monde qui se verrouille et s’enferme dans la solitude, car il sait que seul l’amour pour l’autre - et non plus seulement l’emboîtement des corps - sera le salut de l’humanité par la transcendance...
Laquelle peut aussi jaillir du magma de l’alcool et de l’errance, comme nous le démontre Bukowski qui, en couchant ses années d’errance sur le papier, à réussi à les rendre exceptionnellement riches et intéressantes, mettant en place une œuvre majeure. Sur les traces de Miller, il distille quelques perles indiscutables à l’attention de nous tous... Attention, son œuvre nous regarde ! Elle est le miroir de ce monde en déroute et elle nous surprend en flagrant délit d’initié.
C’est sans doute là le commencement de notre propre désarroi que Marc Alpozzo a si bien décrit en nous invitant à aller (re)voir du côté de quelques incontournables...
publié sur Le Littéraire, le 20 décembre 2010.