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Douze

 


Nick Mc Donell
Douze
traduit de l’américain par Philippe Touard
Denoël, 2004
324 p. - 20,00 euros


White Mike est un étudiant modèle, il ne fume pas, il ne boit pas, mais il deale. Et il sèche un peu les cours depuis qu’il a entreprit de régler lui-même ses problèmes d’argent de poche. Il répond dès que son bipeur vibre dans la poche de sa parka de marque. Il n’hésite pas à quitter son quartier huppé pour aller livrer des clients dans les cités de Harlem. Il ne dédaigne pas non plus les soirées décadentes de Manhattan mais il n’y reste pas ... Sa vie semble ailleurs, dans une transe virtuelle causée par le manque de sommeil qui l’entraîne dans un univers entre-deux qui semble l’amuser ; avant qu’il ne s’en lasse, comme de l’école, comme de tout le reste.
Hunter est un sportif sympa qui se retrouve accusé à tort de meurtre après une altercation sur un terrain de basket, son père est parti la veille en vacances en Europe. Hunter est seul aux prises avec l’administration policière ; il frimera au début mais finira par en mener pas large ... Laura, la bombe atomique qui est parvenu à demeurer en tête du tableau des cotations des filles de l’école, calqué sur le même schéma que les cours de bourse, ne se vautre que dans des tenues Prada et ne peut pas sortir sans sa dose de Douze, cette drogue de synthèse qui les fait tous planer.
Ces gamins ont tous au moins mille dollars en liquide sur eux, une carte American Express Platinium, et un tas de gadgets électroniques qui ne servent à rien, ils ont tout à portée de main, et c’est justement par là que le tableau va si fissurer. Blasés avant l’âge, fuyant les adultes et jurant leurs grands dieux qu’ils ne seront jamais vieux, ils errent dans une tranquillité douce amère ... La rencontre d’un philosophe sera l’étincelle qui allumera l’incendie des affects : à la lecture de Nietzsche, ils assimileront leur vie à l’amor fati, cette forme d’acceptation gaie de tout ce qui vous arrive, joie ou chagrin, douleur ou bonheur. Cette découverte leur rendit le monde beaucoup plus intelligible. Quand on a tout on devient vite nihiliste ; et l’apport de la drogue n’arrange rien. Les sensations deviennent plus fortes, incitant la violence à s’insinuer même dans les jeux simples et intimes. Il faut cogner, déchirer, couper, voire tuer pour donner une lumière nouvelle à cette vie de fat. Ressentir une émotion, enfin ...

Une tragédie en cinq actes va se dessiner sans que les acteurs sentent poindre le drame. Se jouant sur un calendrier réduit (tout débute le 27 décembre, le surlendemain de Noël, quand on ressort de la fête et que l’on a déjà oublié ses cadeaux inutiles et que les effets de l’alcool et du repas de gala s’estompent), la scène verra son rôle titre foudroyer l’essence même de l’homme le 31 décembre, dans un chaos indescriptible qui n’aura de raison d’être que pour marquer la fin de la route. Ici commence l’impensable.

Se situant entre Le maître des illusions de Donna Tartt et le terrible Moins que zéro de Bret Easton Ellis, ce roman cru et féroce de la jeunesse américaine se lit très bien, d’un trait, comme l’on descend un grand verre de thé glacé un soir de canicule. On est d’emblée plongé dans la vie new-yorkaise, avec ses joueurs d’échec dans Central Park, même en plein hiver, ses bars irlandais, ses magasins de peluches, ses taxis, ses SDF qui se saoulent pour ne pas sentir le froid les brûler et qui s’éclatent la tête contre le mur à l’angle de la 8e, en hurlant "je suis le plus fort", avant de s’écrouler dans une gerbe de neige rouge sang. C’est horrible parfois mais c’est toujours un plaisir de lecture, c’est comme une bouffée d’air pur à laquelle vous seriez convié dans un univers sous vide. Vous y gouttez et vous êtes instantanément à crocs ... Vous mordez dedans à pleines dents et vous vous repaissez de cette poésie servie par un agencement d’images qui démontre une grande précision dans l’observation.
Il n’a rien à envier à ses illustres aîné. Il n’y a aucun doute, Nick Mc Donell est un phénomène qui aura su capturer, l’espace d’un livre, dans un style limpide et précis, la dérive d’une génération d’adolescents, la sienne (il avait dix-sept ans à la parution du livre aux USA), une caste privilégiée qui se rebellait pour se donner l’illusion de ne pas mourir en intégrant les habits trop grands que leurs parents leur destinaient ...

Un livre dédié à "ces élèves qui sont morts et à ces élèves qui les ont tués".
Hallucinant de lucidité.


publié sur Le Littéraire, le 21 juin 2004.


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