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Les démons de la Nakbah -
Les libertés fondamentales dans l’université israélienne

 


Ilan Pappé
Les démons de la Nakbah - Les libertés fondamentales dans l’université israélienne
traduit de l’anglais par Marc-Ariel Friedemann
La Fabrique, 2004
123 p. - 13,00 euros

Voici quelques jours la Cour Pénale Internationale de La Haye prenait une décision historique en condamnant Israël dans sa folle croisade à ériger un mur en Cisjordanie pour se séparer de la Palestine. Mais cela n’a pas fait ciller d’un iota Ariel Sharon (on connaît d’autres pays qui pour de moindres insolences ont reçu bien plus qu’une volée de bois verts : des bombes sur le nez). Il est donc tout a fait utile, urgent et indispensable de lire ce vibrant témoignage de l’un des plus importants historiens israélien, docteur de l’université d’Oxford, l’un des inventeurs de la " nouvelle histoire " d’Israël. Ilan Pappé, l’un des tout premiers à avoir osé révéler l’interdit, à briser le tabou, fut mis au ban de l’université de Haïfa et, pour finir, menacé d’exclusion - que seule une protestation internationale des universitaires et des chercheurs permit d’éviter. Pièce à conviction du procès en diffamation que lui fit une certaine classe politique pour avoir oser braver la ligne de conduite officielle, ce livre, qui reprend toutes les pièces du puzzle, qui tourne tout entier autour de la nakbah, la "catastrophe" - qui officiellement n’a jamais eu lieu - que fut l’expulsion des Palestiniens en 1948. Niée pendant près de quarante ans par l’historiographie israélienne, elle a été étudiée et reconnue grâce aux travaux des "nouveaux historiens". (Un cas exemplaire sert de base à la démonstration : Teddy Katz avait écrit un mémoire de maîtrise, à l’université de Haïfa, sur un massacre commis en mai 1948 par l’armée israélienne à Tantoura, village côtier arabe. Les anciens combattants ayant porté plainte contre lui, il s’ensuivit une longue affaire universitaire et judiciaire, au bout de laquelle le pauvre Katz, brisé, vit son mémoire refusé et sa réputation salie.)
Car pourquoi l’histoire d’Israël ne serait-elle pas sujette à caution, à interrogations ? Pourquoi ne doit-on jamais en parler ? Ilan Pappé rappelle les travaux de ces collègues qui en 1992 dans la revue Théorie et Critique osaient avoir un œil critique sur une période plus longue de l’histoire : "de 1882 au présent. Y étaient compris la déconstruction du sionisme en colonialisme dès les premières années du mouvement, l’exposé des origines historiques du militarisme et du colonialisme israéliens, et une remise en question de la façon dont les mouvements socialistes sionistes ont traité le féminisme et l’égalitarisme. Le sujet sensible de l’attitude pendant l’holocauste était aussi soumis à examen. La conduite vis-à-vis des juifs orientaux et des Palestiniens israéliens durant les années 1950 complétait cette nouvelle critique".
En 1998, avec Benny Morris et Avi Shlaim, ils mirent à jour tous les trois dans leur livre respectif les arrangements jordano-israéliens précédant la guerre de 1948, qui ont fait pencher la balance en faveur d’Israël sur le champ de bataille ; l’affirmation que beaucoup de réfugiés ont été expulsés et ne sont pas partis volontairement ; et enfin le fait que les dirigeants israéliens n’ont manifesté aucun enthousiasme pour conclure des traités de paix avec leurs ennemis arabes après la guerre de 1948 (alors que ces derniers étaient prêts à le faire)".

Mais Ilan Pappé va plus loin, il rappelle les dénonciations de Uri Ben-Eliezer qui décrit Israël comme une nation-en-armes. Ceci veut dire que l’identité collective juive en Palestine a été élaborée principalement par la militarisation de la société. Les dirigeants sionistes ont utilisé l’armée comme agent principal du développement et de l’intégration." Avec pour but suprême la colonisation. "Après la guerre de 1948, " colonisation " voulait dire occupation des villages désertés dont les Palestiniens avaient été expulsés. Cette mission fût confiée à l’armée. Celle-ci disposait - et dispose toujours - d’une force spéciale pour réaliser cet impératif sioniste, sans doute le plus important de tous, en Palestine".
Ainsi l’on voit très bien que la société civile israélienne est sous le joug de l’armée qui joue "un rôle redoutable. Outre d’empêcher les civils de se prononcer sur des dossiers aussi importants que le sort des territoires occupés et l’avenir du processus de paix, cette mainmise d’une substructure machiste sur l’espace public signifie également une marginalisation des femmes et des contributions féministes". A cela s’ajoute "l’attitude des médias au début [de la deuxième Intifada]. Daniel Dor, dans un ouvrage récent, discerne durant les premiers jours de l’insurrection ce qu’il nomme une auto-persuasion hermétique de bon droit. Il affirme - en se concentrant sur les trois quotidiens majeurs (Maariv, Yediot Aharonot et Haaretz) - que la presse a fourni à ses lecteurs une vision unidimentionnelle et déformée de la réalité. (...) Les comités de rédaction se sont conduits comme des instruments du nationalisme et ont donné aux lecteurs une image faussée des événements. Leur attitude a été dictée par la haine, le peur et l’ignorance. Mais par-dessus tout, Dor accuse les trois journaux d’avoir cédé à la propagande du gouvernement Barak sans aucune esprit critiqu>".

Dans ce contexte de violence et de dictature des esprits, l’on comprend très vite pourquoi Ilan Pappé (qui en sus à rejoint le parti anti-sioniste Hadash) a été très vite mis au ban des accusés et des traîtres. Car, en sus de ses efforts pour démontrer que les Palestiniens avaient des droits, il osait s’attaquer à la Nakbah, au moment même où l’option du transfert avait tous les suffrages de l’opinion publique. Car "la Nakbah - l’expulsion des Palestiniens hors de la Palestine - est désormais communément considérée, au centre de l’échiquier politique, comme une conséquence inévitable et légitime du projet sioniste en Palestine. Si regrets il y a, c’est que l’expulsion n’ait pas été achevée".
Pour illustrer son action, Ilan Pappé a donc donné sa caution au mémoire d’un étudiant de son université sur le drame de Tantoura, cas d’école de l’épuration ethnique entrepris en Palestine : ce nettoyage "a eu lieu selon un scénario prévu par la plan D du 10 mars 1948. Ce plan prévoyait la dé-arabisation de la partie de la Palestine considérée par l’Agence juive comme l’état d’Israël (la partie qui lui avait été attribuée par la résolution 181 de l’Assemblée générale de l’ONU, plus les régions occupées qui faisaient partie en titre de l’état arabe - en tout 78% de la Palestine mandataire). Finalement, sur les 900 000 Palestiniens sur place, 750 000 devinrent des réfugiés".

Ilan Pappé n’a pas écrit ce livre pour se plaindre de son sort mais pour montrer la dérive de la "seule démocratie du Proche-Orient" (sic) sous l’effet de la guerre et de l’occupation, et en particulier le maccarthysme à l’œuvre à l’intérieur du rempart traditionnel des libertés, l’université : "Cet épisode illustre avec force pourquoi il est justifié de boycotter les universités israéliennes : non seulement pour faire pression sur l’état juif, mais aussi pour avertir la communauté des chercheurs en Israël que la lâcheté morale finit par se payer. Tant que ce système continuera à faire sévir l’intimidation et la tyrannie sur ses propres campus et restera muet sur la destruction de la vie universitaire dans les territoires occupés, il ne fera pas partie du monde progressiste et éclairé auquel il cherche tant à appartenir".

Ce livre a été écrit dans le même esprit que la lettre à mes amis à travers le monde en mai 2002. J’espère que ceux qui le liront sauront exprimer leur indignation, chacun à sa manière, non pas pour m’aider mais pour aider tous ceux qui sont victimes de l’idéologie régnante dans l’état d’Israël : les Palestiniens soumis à l’occupation, les minorités dans le pays et les quelques voix dissidentes dans la société juive, voix dont l’importance finira par compter un jour pour la paix et la réconciliation au Moyen-Orient".


publié sur Le Littéraire, le 25 juillet 2004.


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