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Aldo de Poli
Bibliothèques / Architectures 1995-2005
traduit de l’italien par Fabienne-Andréa Costa
Actes Sud / Motta, 2004
278 p. - 69,00 euros


Monumental ! Chef-d’œuvre de l’art architectural moderne ! Eblouissant ! Combien d’autres qualificatifs pourraient saluer ce magnifique ouvrage … Qui aime les livres, et se soucie un tant soit peu de leur rangement, de leur conservation, de leur consultation s’intéressera logiquement aux monuments du savoir : les bibliothèques. Car c’est ici que demeure l’essence de la vie, c’est ici que veille l’origine du monde, et c’est ici que se fait et se défait une civilisation. "La découverte de l’écriture est l’un des phénomène les plus importants de l’histoire de l’humanité. Au IVe millénaire avec Jésus-Christ, dans la terre fertile baignée par le Tigre et l’Euphrate, et presque au même moment dans la terre irriguée par le Nil, les peuples fondateurs de notre civilisation - les Sumériens et les Egyptiens - mirent au point un système de signes capables de fixer la pensée et de la transmettre à distance, aussi bien dans l’espace que dans le temps", nous rappelle Marino Zorzi, directeur de la Biblioteca nazionale Marciana de Venise.
Ce n’est pas pour rien que les tyrans, depuis des millénaires, s’évertuent à les brûler, que les nettoyages ethniques ou les tentatives de génocide commencent tous par les destructions des bibliothèques : la dernière en date, célèbre pour ses manuscrits du Moyen Age, est celle de Sarajevo. Et dans une moindre mesure tous les édifices culturels palestiniens qui sont systématiquement détruits dans l’indifférence générale. Lire à ce propos l’excellent ouvrage de Lucin X. Polastron, Livres en feu - Histoire de la destruction sans fin des bibliothèques paru chez Denoël en janvier 2004). Mais là est un autre débat …

Nous voici donc, ici, dans l’antre de la création des plus belles bibliothèques contemporaines de par le monde. Comme maître de cérémonie, Aldo de Poli, éminent architecte italien, né à Padoue en 1948, actuellement professeur associé à l’université de Gênes, où il est responsable du Laboratoire de projet d’architecture III et du cours de théorique "Recherche architecturale contemporaine". Ce grand érudit de l’art de bâtir n’a cessé de publier textes et projets, d’étudier les principaux thèmes de la théorie de l’architecture et s’intéresse tout particulièrement à l’architecture des espaces urbains (places, ports, ceintures urbaines) et des édifices publics (écoles, théâtres, musées, bibliothèques, universités). Il a également coordonné des travaux de recherche consacrés à l’architecture civile en Europe, et assuré des cours et donné des conférences dans une quarantaine d’institutions culturelles italiennes et dans une vingtaine d’universités étrangères. C’est dire s’il est un guide précieux …

Consacrée à l’architecture des bibliothèques contemporaines, la visite débute par un petit rappel historique des modèles d’organisation d’espaces dédiés à la protection et à la conservation de la mémoire écrite. En cela, Aldo de Poli ouvre le débat sur la nécessité d’une évolution dans la méthodologie de cette noble institution qui, tout en ayant un schéma récurrent de fonctionnement, se doit de se transformer pour s’adapter aux nouvelles normes éditoriales et aux exigences modernes de nos sociétés.
A l’origine, les premiers rouleaux furent dissimulés dans les niches des temples, sous la garde des hommes de la foi. Déjà la notion de savoir était jalousement conservée par ceux qui détenaient le pouvoir. La notion de bibliothèque est donc bien ancienne. C’est à partir du Moyen Age, et jusqu’à la Renaissance, que les édifices spécifiquement consacrés aux livres s’identifient selon des canons architecturaux : toujours mieux pensées, conçues, développées, les bibliothèques commencent à s’ouvrir au public. La société évolue, l’institution avec elle. C’est désormais une fonction civile et sociale que doit accomplir la bibliothèque en s’ouvrant au plus grand nombre pour offrir à tous la connaissance. Elle prendra ainsi son autonomie et son essor architecturale en imposant ses propres codes. Point d’orgue de ce renouveau, le XIXe siècle favorisera le développement des organismes dits "nationaux" qui laissent libre cours à l’imagination des architectes qui se surpassent. La complexité des réalisations n’a d’égale que la beauté des formes ainsi malaxées, remodelées, toujours taillées dans le seul but de servir le livre et son lecteur. On travaille sur la lumière et l’espace. Les artisans du XXe siècle s’imbriquent alors tout naturellement dans la lignée tracée par leurs prédécesseurs pour signer des réalisations extraordinaires. Désormais ce n’est plus seulement l’ergonomie que l’on privilégie mais l’on s’adonne à ses propres plaisirs, signant ainsi dans des proportions singulières une recherche d’absolu ou une volonté poétique, qui permet au premier coup d’œil d’en reconnaître l’auteur.

Les livres doivent, toujours, nous accompagner dans notre vie, car "remplis de la voix des savants, remplis d’exemples de l’Antiquité (…), ils vivent, conversent, parlent avec nous, ils nous instruisent, nous consolent, nous montrent des choses très éloignées de notre mémoire et les posent devant nos yeux comme si elles étaient présentes. Sans eux, nous serions tous frustres et ignorants", disait le cardinal Bessarion en 1468. Notre rôle premier, en tant qu’être humain de passage, est donc de veiller à conserver la mémoire. Aujourd’hui l’on délaisse le monolithe compact et brut, les architectes contemporains entrent dans le XXIe siècle bien avant l’heure en explosant toutes les normes d’origine pour ne laisser plus que le seul plaisir de la lecture commander leur crayon à dessin. Les espaces sont grandioses, les lumières scintillantes ou tamisées, les matériaux nobles et chauds, les proportions hallucinantes … Exit les premiers bâtiments du milieu du XXe siècle qui rappelaient bien trop un site industriel, désormais le respect de l’identité du lieu prévaut sur tout. Celle du milieu naturel et une certaine tradition historique viennent s’agréger à l’ensemble pour donner de véritables œuvres d’art. Le XXIe siècle verra une nouvelle conception de la monumentalité urbaine s’imposer. La dernière partie du livre présente d’ailleurs les derniers projets et résultats des concours internationaux. 

La nouvelle bibliothèque devient le temple de la mémoire, un centre de divulgation de la culture et de l’information, un lieu de réunion, une galerie d’art, un musée : en deux mots elle n’est plus un bâtiment spécialisé mais une petite ville.
Voyage initiatique que ce livre majestueux qui nous fait voyager dans les plus belles réalisations contemporaines : de la bibliothèque nationale de France à la nouvelle bibliothèque d’Alexandrie, de la Squire Law Librayry de Cambridge à la Médithèque de Sendai, au Japon, tout en verre et aluminium, de Madrid à Vancouver, d’Allemagne en Italie …
Servi par une iconographie riche et variée : de superbes photos accompagnées de nombreuses planches d’architecte (plans, coupes, maquettes), ce livre est non seulement le témoin majeur de l’art de construire les bibliothèques de notre époque, mais il est aussi l’instigateur à aller y voir de plus près. Parfois il est plus prégnant de savourer un livre dans un tel univers que tapis dans son sofa loin de tout. La lecture réclame un certain cérémonial, une attention particulière … et de la place ; surtout pour aborder les livres d’art grand format, comme celui-ci. Une table en bois, une lampe couverte d’une opaline, une lumière adéquate, un silence de circonstance … et le plaisir des yeux et des sens sera au rendez-vous. Plongez dans cet univers merveilleux et allez donc de ce pas redécouvrir la bibliothèque de votre ville.

publié sur Le Littéraire, le 31 août 2004.


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