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La fratrie du diable ?
Au-delà de l’organisation des Frères,
c’est l’avenir du monde musulman qui est en jeu.

 
Xavier Ternisien
Les Frères musulmans
collection Les dieux dans la Cité
Fayard, 2005
363 p. - 18,00 euros

Leur simple évocation provoque un frisson, zébrant l’échine des invités qui aiment à se faire peur entre deux canapés ; ou l’ire de ceux qui ont eu à subir leurs foudres, comme en Algérie ou en Syrie. Toute discussion ou débat sur l’islam et ses dérives fondamentalistes en arrive toujours à l’instant crucial où les Frères musulmans sont nommés. D’autant que depuis quelque temps un certain Tariq Ramadan se livre à un prosélytisme à deux sous dans les milieux modestes et ramène dans ses rets de pauvres hères en mal d’idéaux et de justice. Il n’en faut guère plus pour que le Français moyen, déjà peu versé dans les cultures du Sud, et champion du monde de l’amalgame et du raccourci intellectuel - pole position qu’il partage avec son pair américain -, il n’en faut pas plus, dis-je, pour réduire ce mouvement idéologique à la secte, au groupe terroriste ou au parti des fous de Dieu. Or il n’en est rien. Car si la simplicité semble vouloir règner en Occident, en Orient on cultive plutôt l’art de l’ellipse, du camouflage, de la parabole... Ce qui ne veut pas dire que les Frères ne font pas alliance avec le Hamas dans la bande de Gaza et qu’ils ne prônent pas la lutte armée par tous les moyens contre Israël. Mais ils ne sont pas que cela, et tous ne partagent pas ces vues extrémistes. Il n’en demeure pas moins qu’il faut être très vigilant à leur encontre.

Pour comprendre son adversaire - et éventuellement s’opposer efficacement à lui - il faut le connaître ; il faut aussi admettre qu’il y a une différence marquée, profonde, entre l’islam politique et l’islam religieux ; admettre que, si parfois - souvent - les deux se mêlent, l’amalgame est meurtrier et qu’aspirer à une meilleure vie en communauté impose de faire la distinction. Ce que l’Occident n’a toujours pas compris lorsqu’il s’agit des cultures du Sud, et plus particulièrement de religion, et surtout d’islam. Pétri d’idées toutes faites, l’Occidental regarde avec ses propres codes de lecture la montée de l’islamisme et s’entête à lui opposer des réponses erronées (pour preuve la dernière loi sur le port du foulard à l’école) ou des alliances mort-nées (le Conseil Français du Culte Musulman déjà entravé par l’Organisation des Institutions Islamiques de France). D’où l’importance cruciale du livre de Xavier Ternisien qui est le premier à porter un regard contemporain et journalistique sur le sujet. C’est le premier à présenter une histoire basée sur des faits et les implications dans la vie sociale des modèles civiques auxquels la confrérie internationale des Frères s’est attaquée. Véritable réseau d’influence tissé à travers le monde entier (Tanzim al-dawli), le parti des Frères a dépassé l’idéal premier de son fondateur, Hassan al-Banna, qui voulait lutter contre le colonialisme et l’injustice sociale. Au départ groupement laïc prônant un islam éclairé, dont les maîtres mots étaient l’honnêteté et la liberté pour les Égyptiens soumis alors à la férule anglaise, il a glissé peu à peu vers un islam plus traditionnel tourné vers l’application de la charia dans le modèle de la société civile et de l’État-nation.
En cela l’auteur nous démontre parfaitement la volonté première des Frères d’oeuvrer à une application des textes par une approche orthodoxe qui souhaite réconcilier la mystique de l’islam, la pratique religieuse et la gestion des affaires de la cité où chaque citoyen serait appelé à redevenir un acteur politique actif responsable de la paix sociale et de la bonne marche de son pays.

Aujourd’hui malmenés, les Frères musulmans sont en passe d’éclater sous le joug de leur guide qui n’est plus reconnu par toutes les "filiales" étrangères et qui a pris une orientation que d’aucuns récusent ; leur cohésion est aussi menacée par la montée en puissance d’un courant extrémiste qui ne prône que la lutte armée. Quel avenir pour cette confrérie ? Les radicaux l’emporteront-ils sur les modérés pour qui l’obéissance aux préceptes islamiques passe après le respect des lois en vigueur dans le pays où l’on vit ? Les questions sont souvent sans réponse puisque personne ne connaît l’avenir, mais comme toute bonne question contient une partie de sa réponse, il est à parier que nombre d’éléments de réponse sont réunis dans l’ouvrage de Xavier Ternisien - l’un des spécialistes chargés de suivre l’évolution des religions en France pour le compte du journal Le Monde : il sait de quoi il parle.

Mais, car il y a toujours un "mais", notre auteur n’aurait-il pas été quelque peu ébloui par les dirigeants qu’il a rencontrés et qui lui auraient servi un discours pour le moins édulcoré ? La question s’impose à propos de ses déclarations sur le Tanzim. En effet, Xavier Ternisien certifie que la confrérie internationale avait été mise en place dans le plus grand secret alors qu’en 1980, lors du congrès de Peshawar (Pakistan) les débats n’avaient pas manqué d’en évoquer l’existence. Présence qui ne se cachait d’ailleurs point puisque livres et conférences publiques en parlaient ouvertement. Tanzim qui avait le plus grand mal à s’imposer dans les pays où il existait une forte influence exercée par un groupe déjà implanté, comme le Jihad au Liban ou les Talibans en Afghanistan. Se refusant à semer le trouble, le Tanzim essayait de nouer des alliances plutôt que de créer une nouvelle entité. De même est occulté l’épisode raté de l’alliance recherchée avec Khomenyni à la veille de la révolution iranienne. D’où découle l’investissement du même Tanzim dans le conflit afghan après la fin de non-recevoir opposée par les Iraniens chiites.
Il y a donc un nouvel opus à écrire, moins prévenant et plus précis, mais c’est le travail des historiens et des universitaires, pas celui d’un journaliste, comme nous le dit très honnêtement Xavier Ternisien dans son avant-propos. Reste un livre traité dans un style à la portée de tous, et c’est bien là l’essentiel, l’urgence...

Un livre qu’il aurait donc été utile de joindre à l’envoi en masse à nos concitoyens du modèle de la constitution européenne proposé au référendum du 29 mai prochain car il est tout aussi en rapport avec ces questions de société que tout le monde se pose.


publié sur Le Littéraire, le 18 mai 2005.


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