Georges Corm
Le Liban contemporain, histoire et société
éditions La Découverte / Poche
octobre 2005
342 p. - 11,50 €
Dans cet ouvrage fondamental qu’est Le Liban contemporain,
Georges Corm nous livre une analyse brillante et singulière sur
l’histoire de ce petit pays qui fut sous le joug de puissances
régionales et internationales. Qui a entendu parler de la guerre du
Liban (1975-1990) s’en souvient souvent en termes de guerre civile
opposant les chrétiens aux musulmans. Jamais si petit pays ne connut si
grand colportage de vérités erronées et de clichés simplistes, parmi
lesquels on eut tantôt écho des chrétiens libanais redoutant un islam
avançant à grands pas, tantôt des musulmans qui se sentaient victimes
d’une toute-puissance maronite dans la vie économique et sociale
libanaise.
Ces
éléments d’analyses pratiquées dispendieusement dans la littérature sur
le conflit libanais sont révélés par Georges Corm comme extrêmement
simplificateurs et réducteurs d’une guerre trop souvent qualifiée de
guerre civile intercommunautaire. Ces mythes propagés sur l’histoire
libanaise sont la résultante d’une instrumentalisation de l’histoire
par des puissances étrangères. Georges Corm déconstruit progressivement
le mythe, s’acharnant à montrer comment et pourquoi le Liban fut
précipité dans une épouvantable guerre de quinze ans dont les séquelles
transparaissent toujours aujourd’hui. Mais reprenons les grandes lignes
de ce dépeçage de l’entité politique libanaise en revenant en arrière.
Partie
de l’empire ottoman, le Liban passe sous mandat français en 1922. Dans
ce pays où règne une symbiose chrétienne et musulmane malgré ses
dix-sept communautés religieuses historiques, la France suprématise cet
ordre communautaire en instituant la communauté religieuse comme base
de l’ordre public. C’est l’arrêté de 1936 qui consacre l’existence des
dix-sept communautés. Va commencer dès lors à s’instaurer une
surenchère communautaire alors que pendant trois siècles, le Mont
Liban avait vécu paisiblement sous de grandes dynasties féodales.
C’est le début du paroxysme d’une instrumentalisation fatale des communautés.
En
1943, le Pacte national est proclamé, sanctification de l’indépendance,
affirmation pour les chrétiens d’un renoncement à la protection
coloniale française et pour les musulmans d’un renoncement au désir de
rallier le Liban à la Syrie. Cette tentative transcommunautaire ne sera
malheureusement pas suffisante pour briser les rouages tragiques d’un
mécanisme irréversible.
Cependant il ne faut pas se tromper, le
clivage politique au Liban au début des années 70 n’est pas
religieux : il est un clivage droite / gauche. Alors que certains
Libanais sont pro-palestiniens et soutiennent la présence palestinienne
au Sud Liban, d’autres y sont farouchement opposés et veulent rester
sous joug occidental.
Le 13 avril 1975 a lieu l’événement catalyseur
de la guerre civile : l’affrontements entre miliciens palestiniens
et phalangistes dans la banlieue est de Beyrouth.
Ce qui sera dès
lors interprété comme un affrontement musulman / chrétien est une
rupture politique entre les partis progressistes pro-palestiniens et
les conservateurs anti-palestiniens.
Georges
Corm lève le voile sur la réalité de cette pseudo-guerre civile dont
les enjeux outrepassaient le cadre libano-libanais. Le Liban n’aurait
rien été de plus que cet espace symbolique où se sont affrontées par
milices libanaises interposées les grandes puissances internationales
et régionales. Il nous révèle ainsi que le Liban a permis de faire
l’économie de guerres internationales et a condensé en son territoire
toutes les rivalités, tous les antagonistes des plus grands car,
dit-il :
Les faux problèmes
d’équilibre communautaire dans l’entité libanaise ne sont en fait que
la surface d’un glacis beaucoup plus vaste et plus complexe pour qu’un
aussi grand nombre de forces armées se soit établi sur ce territoire
minuscule.
Où l’on apprend que durant la guerre, au
moins une vingtaine d’armées régulières et de milices ont sillonné le
territoire libanais...
C’est notamment le conflit
israélo-palestinien qui a produit des sous-guerres au Liban ;
Israël, en affirmant son soutien aux phalangistes chrétiens, trouve
prétexte pour justifier son ingérence sur le territoire libanais.
L’OLP, en installant ses bases au Liban, signifiait dès 1968 le début
de représailles israéliennes contre la présence palestinienne et ce
jusqu’en 2000, date à laquelle le Hezbollah libère le Sud Liban. L’Irak
fournit des armes à la milice chiite anti-syrienne pour contrer
l’influence syrienne. L’Iran finance le Hezbollah dans l’espoir d’un
État libanais musulman. La Syrie finança l’autre milice chiite, Amal,
concurrente du Hezbollah dès 1984.
Et alors que ces milices
libanaises n’étaient que des combattants instrumentalisés par les
puissances étrangères, l’opinion publique se confortait dans l’idée d’une violence innée et quasi biologique dans les rapports islamo-chrétiens.
Il
était en fait bien commode pour les pays étrangers de noyer ce conflit
sous la grille de lecture basique d’une guerre entre chrétiens et
musulmans ; cela les disculpait ainsi de ces milliers de morts
absurdes. Y a-t-il eu un tribunal pénal international pour le
Liban ? demande Georges Corm. Non, car en plaçant ces crimes sous le signe de la Croix ou du Croissant, les puissances étrangères se lavaient les mains de toute responsabilité.
Quand
les accords de Taëf - qui font du Liban le "protectorat déguisé" de la
Syrie - mettent officiellement fin au conflit s’ouvre, quelques
années plus tard, le règne Hariri. La mythologie libanaise n’est pas
morte. L’homme providentiel, le sauveur, la légende libanaise marque
les années 1992-2005. Businessman multimilliardaire, homme de réseaux,
il entreprend la reconstruction du centre ville-de Beyrouth, alias
Dallas-sur-Mer. Mais l’auteur dénonce avec virulence ce génocide
architectural et les rouages d’un pouvoir corrompu et corruptif serti
de scandales financiers faramineux. Car derrière ce géant de la politique régionale et internationale
qui possède un empire médiatique et financier, se cache l’homme
d’influence de l’Arabie Saoudite. Dès la fin des années 1970, Hariri
avait racheté activement les parcelles foncières avec des financements
saoudiens.
Le bilan du règne Hariri est lourd, aucune réforme ne sera entreprise et le pays est plus corrompu que jamais.
Quand
Rafic Hariri est assassiné le 14 février dernier, les vieux démons
libanais resurgissent. La Syrie sera directement pointée du doigt et on
croit naïvement à un printemps de Beyrouth à l’ukrainienne. Les
foulards orange pullulent en guise de protestation contre la Syrie
encore omniprésente sur le territoire libanais. Mais ces
soubresauts démocratiques qu’on croit déceler dans ces manifestations
autour de la place des Martyrs ne seront que de courte durée. L’auteur
accuse encore les puissances étrangères : la résolution 1559 du
Conseil de sécurité de l’ONU, qui demande entre autres le retrait des
troupes syriennes, sous l’égide de la France, a précipité le pays dans
un nouveau drame. Car cette résolution, providentielle pour certains,
n’a fait que conforter le pays dans sa situation d’État tampon et de
dépendance par rapport à l’assistanat international.
Corm conclut, péremptoire :
Quant aux Libanais, leur guerre de libération n’a pas encore commencé.
À
la clôture de ce livre bouleversant, qui inexorablement nous arrache
des larmes douloureuses, on comprend ce qui aujourd’hui peut sauver le
Liban.
Il faut déconstruire le mythe de l’antagonisme chrétiens
/ musulmans qui de Tyr à Paris, de Montréal à Dakar, se reproduit
dans les familles libanaises du Liban et de la diaspora. Ces
conditionnements stériles qui enracinent l’autre dans une
représentation négative allant jusqu’à sa diabolisation ne peuvent que
mener le Liban à sa perte. Jusqu’à aujourd’hui, la majorité des
Libanais ne connaissent l’histoire de la guerre que selon l’angle de la
communauté qui la leur raconte. Mais jamais ils ne racontent que la
balkanisation du Liban a servi les intérêts des plus forts, Israël,
Syrie, Iran... Laissez vos croix et vos Corans dans vos cœurs ;
ils n’ont pas à orner vos chemises. Ne demandez pas à votre voisin s’il
vient de Beyrouth Est ou de Beyrouth Ouest. Ne vous enquérez pas du nom
de famille de l’étranger qu’on vous présente afin de deviner s’il est
chiite ou sunnite. Laissez au portemanteau tous ces réflexes
liberticides et fatals qui perpétuent la représentation d’une histoire
qui n’est pas l’histoire objective.
Gardons-nous de penser que la guerre du Liban ne fut que guerre civile entre chrétiens et musulmans.
Ensemble, déconstruisons le mythe.
Vous
avez votre Liban et ses dilemmes. J’ai le Liban et sa beauté. Vous avez
votre Liban avec les conflits qui le rongent. J’ai mon Liban avec les
rêves qui y naissent. Vous avez votre Liban, prenez-le tel qu’il est.
J’ai mon Liban et je n’en accepte que l’absolu. Votre Liban est un
imbroglio politique que le temps tente de dénouer. Mon Liban est fait
de montagnes qui s’élèvent, dignes et magnifiques, dans l’azur. Votre
Liban est un problème international que tiraillent les ombres de la
nuit. Mon Liban est fait de vallées paisibles et mystérieuses dont les
versants accueillent les sons des cloches et les murmures des
rivières... Laissez-moi vous dire à présent qui sont les enfants de mon
Liban... Ce sont les vainqueurs où qu’ils aillent, ils sont aimés et
respectés où qu’ils s’installent. Ce sont ceux qui naissent dans des
chaumières mais qui meurent dans les palais du savoir...
Khalil Gibran (1920)
publié sur Le Littéraire, le 7 décembre 2005.