Il y a quelques jours de cela paraissait un article signé François Xavier qui "jetait" proprement - et avec force arguments à l’appui - un livre traitant de l’épineuse question du Proche-Orient. Cette publication fit un peu trembler la rédaction - et quelques internautes qui ne manquèrent pas de nous contacter... Sont mises en cause la virulence de l’article et les opinions qui transparaissent. Mais il s’agit d’un livre "d’opinion" ; par définition il ne peut appeler qu’une chronique "d’opinion" et, à ce titre, comment dénier à un chroniqueur le droit de faire valoir la sienne - fût-ce avec violence ?
Reste que la polémique naissante autour de cet article - contrairement à celles, bien anodines au demeurant, qu’ont pu susciter La Possibilité d’une île ou le Da Vinci code - pose des questions qui dépassent de très loin son seul contenu textuel ; il ne s’agit plus de disputer à propos de sa "couleur" politique mais de réfléchir à cela : quelle place un site littéraire doit-il accorder aux problèmes d’ordre purement politique ? Ces derniers y ont-ils seulement droit de cité ? L’on serait bien tenté de dire que non : il y a des supports tout exprès destinés aux débats de ce genre - lesquels, d’ailleurs, n’accordent souvent aux arts qu’une portion bien maigre. Et les polémiques qui secouent la "culture" sont suffisamment denses et nombreuses pour alimenter des articles brûlants qui ne sortiraient pas du domaine esthético-culturel.
Mais le Littéraire a ouvert une rubrique "essais / documents"... Destinée à accueillir d’abord des témoignages d’écrivains, d’artistes, des réflexions de fond et des écrits théoriques sur la littérature ou tout autre "bel art", cette rubrique porte un titre assez vague pour que s’y engouffrent toutes sortes d’ouvrages ; les essais à dimension politique, sociale, économique y ont donc naturellement leur place. Et à leur égard, convenons qu’il est délicat de s’en tenir à une critique strictement livresque - analyser leur structure, leur composition... etc. - puisque l’on en vient, fatalement, à examiner la manière dont est conduit le raisonnement qui sous-tend l’ensemble du texte : nature des arguments invoqués, comment ils sont défendus ou contrés... et que ce sont là autant de brèches par lesquelles vont forcément s’infiltrer les opinions du chroniqueur. Entre alors en jeu le degré de délicatesse avec lequel ledit chroniqueur va procéder... et lorsqu’un livre prête franchement le flanc à la dispute, peut-on décemment en vouloir à ce chroniqueur de mettre sa délicatesse au placard ? L’emportement reste légitime à partir du moment où l’on fait clairement valoir ce qui le motive - en d’autres termes s’il n’est pas un simple furoncle brusquement poussé sur un épiderme hyper sensible pour de pures questions de personne.
Avant de poursuivre, je voudrais préciser ici que, s’agissant de François Xavier, l’accuser d’antisémitisme ou de tout autre forme de racisme serait d’une incongruité insultante. Ce n’est pas parce qu’il s’élève, avec la vivacité qu’on lui connaît, contre tel ou tel aspect de la politique menée par un État - que ce soit Israël, les États-Unis, tel pays d’Afrique... - qu’il peut être soupçonné d’un sentiment d’hostilité vis-à-vis d’un peuple ! En aucun cas critiquer un chef d’État et son gouvernement ne revient à haïr ceux qu’ils gouvernent... Diriez-vous d’un étranger farouchement opposé à la politique chiraquienne qu’il est un francophobe notoire ? Car enfin, dans tout pays - même les pires dictatures ont en leur sein, et c’est tant mieux, leurs foyers d’opposants - il y a maints courants d’opinion et aucun pays ne saurait être réduit à un seul des courants, fût-il majoritaire, qui le parcourent.
Mais revenons aux questions plus larges qui sont prêtes à jaillir sous les lignes de ce long et mémorable article... Son contenu et ce qu’il provoque amènent à s’interroger sur la notion d’engagement, sur la légitimité de l’expression d’une opinion personnelle, sur la valeur d’une information... et, in fine, sur la notion d’objectivité. Des territoires de questionnements dont la vastitude n’a pas même d’égale en ce monde !
Qu’est-ce que s’engager ? La fuite, le refus d’adopter un avis tranché ne sont-ils pas des formes d’engagement par défaut ? Pourquoi est-il mal perçu de s’affirmer "sans opinion" ? Quelle est donc cette morale qui ne reconnaît pas à un individu le droit d’être indécis ? Il ne faut tout de même pas oublier qu’adopter - et manifester - une opinion devrait, normalement, sous-entendre que l’on dispose de tous les éléments permettant de s’en forger une... N’est-il pas plus nocif de proclamer des avis non fondés - ou basés sur des informations erronées - que d’être muet ?
De là, risquons-nous à parler des moyens de s’informer. Les sources sont pléthoriques ; leurs voies de circulation aussi - la Toile a d’ailleurs largement contribué à briser les coercitions qui pouvaient être imposées ici ou là aux media traditionnels (journaux, télévisions, radios...). Pourquoi se fier à telle source plutôt qu’à telle autre ? Pourquoi se méfier davantage des informations officielles que de celles émises par des groupes contestataires ? La volonté de contester, autant que celle de cautionner, n’amène-t-elle pas à occulter volontairement, dans le seul but de convaincre, certains éléments de nature à décrédibiliser la position affichée ?
Et nous voilà jetés pleine face contre la sempiternelle question de l’objectivité. De toute façon, ce mot même est un leurre : toute pensée, tout raisonnement, toute construction intellectuelle est, par définition, le fait d’un sujet - le "sujet pensant" - et donc affaire de subjectivité pure. Est-il alors tenable de supposer la possibilité d’une quelconque objectivité ? Ne doit-on pas se borner au doute permanent ? Et...
Non ; je sens venir encore trop de questions - que je suis d’ailleurs bien en peine de formuler de manière intelligible et je ne tiens pas à aller plus avant : je suis là sur un terrain dont j’aurais dû me détourner, n’étant ni philosophe, ni métaphysicienne. Mais c’est ainsi : les abîmes qui s’ouvrent sous les points d’interrogation ont des charmes aussi sournois que puissants, et jamais je n’ai su leur résister...
Publié sur Le Littéraire, le 16 novembre 2005.