Siri Hustvedt
Les mystères du rectangle, Essais sur la peinture
traduits de l’américain par Christine Le Bœuf
Actes Sud, novembre 2006
243 p. - 30,00 €
Les œuvres majeures le sont-elles pour leur réelle valeur
artistique ou la mode impose-t-elle ici aussi son dogme ? C’est à
travers les essais de Siri Hustvedt que nous trouverons certaines
réponses : embarquement pour ce voyage solitaire qui consiste à
s’arrêter devant un tableau, à attendre un peu et à voir ce qui se
passe.
Tout
tableau est immobile : rectangle impassible qui, souvent, imite
l’architecture d’une fenêtre. Sa seule existence suppose un spectateur,
car cette chose morte ne peut entamer une relation et animer la
présence d’une personne vivante qu’en provoquant une émotion. Un
tableau crée l’illusion d’un présent éternel, d’un lieu où les yeux
peuvent se reposer ... Mais un tableau, au départ, n’est-ce pas qu’une
chose aussi plane que le tableau d’une table ? Figuratif, il
représente un objet identifiable ; abstrait, il joue de cette
reconnaissance pour mieux l’abandonner. Le spectateur se tient debout,
face à lui, et tente de rentrer dans son univers, de le comprendre pour
mieux l’appréhender. Mais voir quelque chose dans une toile est d’une
immense complexité. "Afin d’absorber une image, nous devons isoler et évaluer chaque élément que nous regardons."
Dans un tableau figuratif l’on regardera en premier le personnage, s’il
y en a un, puis on élargira le champ de perception sur les objets
alentours ; pour une toile abstraite, on se laissera porter par
les couleurs et les formes, puis les volumes, le mouvement ...
Mais
un tableau, c’est toujours deux tableaux : celui que l’on voit et
celui dont on se souvient. Ce qui peut aussi se comprendre par le fait
que tout tableau dont "il vaut la peine de parler, se révèle avec le temps et se pare de sa propre histoire au-dedans de qui le regarde."
Chaque être humain aura sa propre perception d’une œuvre car la
capacité visuelle varie d’un individu à l’autre. Mais cette vision
privée, cette expérience qui se passe entre le spectateur et l’image
sont bien souvent d’une remarquable similitude pour la plupart des
gens. La peinture aurait-elle un pouvoir magique ?
Le
temps porté sur un tableau permettra de mieux en acquérir les contours,
de mieux posséder les différentes parties, d’y découvrir des éléments
qui n’auraient jamais été perçus au premier regard. D’où l’importance
du temps que l’on peut consacrer, dans un musée, une galerie, à
l’observation d’une peinture.
Cette rencontre silencieuse avec le
peinture, par l’intermédiaire de son œuvre, demande une
intersubjectivité qui prouve que c’est un acte personnel, loin de toute
objectivité. Nous sommes dans l’affect avec ses émotions, parfois
violentes. Siri Hustvedt pense souvent à des tableaux comme à des fantômes, "les
spectres d’un corps vivant, parce que nous voyons et nous sentons en
eux non seulement les rigueurs de la pensée, mais les marques laissées
par les gestes matériels de la personne - coups de pinceau,
tamponnements, frottements."
Car,
ne nous y trompons pas, la peinture est la mémoire figée de ce
mouvement humain et notre façon individuelle d’y réagir dépend de ce
que nous sommes, de notre caractère démontrant la seule vérité qui
compte en matière d’art : nul ne se laisse à l’écart au moment de
regarder un tableau. Le souvenir de ce que nous a fait éprouver une
œuvre d’art est souvent plus durable que d’autres sortes de souvenirs.
Et cette inégalité devant l’art portée par des critiques se voulant des
guides peut perdre celui qui n’aura pas écouté son cœur en tout premier
lieu, et voulu s’enorgueillir de posséder une signature plutôt qu’une
émotion.
On
confond souvent un tableau de très belle facture avec une croûte. Mais
attention ! une grande œuvre peut défier les codes en repoussant
les frontières du tolérable à un stade qui la rendra, non
seulement dépourvue de sens, mais aussi irritante pour celui qui la
voit. C’est pour cette raison sommaire que bien souvent on la juge mauvaise. Néanmoins, d’innombrables œuvres méprisées ont atteint sur le marché de l’art des prix astronomiques ! Et pourtant, "si
un certain degré de culture peut contribuer à orienter le regard, il
peut aussi faire obstacle à la compréhension. Après tout, ceux qui se
sont trompés de la façon la plus spectaculaire à propos d’œuvre d’art
étaient en général des gens qui gagnent leur vie en écrivant sur l’art.
Rigide, l’expectative est aveuglante."
Si
le tableau est une allégorie, c’est sans doute, comme le suggère
Salvatore Settis, une allégorie intentionnellement obscure, un secret
connu du peintre, du commanditaire, et, peut-être, de quelques initiés.
Faire face à un tableau nous permet de nous retrouver, car nos yeux
balaient sans cesse l’univers des choses et l’extrême sollicitation
dont nous sommes victimes fait que nous ne voyons plus rien du monde
qui nous entoure. Nous confondons un produit pour un autre (merci
messieurs les publicitaires !) et nous nous noyons dans la
vulgarité visuelle et conceptuelle. Pour faire la paix avec les choses,
une toile de Chardin ou de Cotàn nous impose une sorte de crainte
respectueuse face à ces aliments si magnifiquement reproduits. La
nature morte de Chardin atténue toutes les distinctions entre celui qui
regarde et ce qui est regardé ; Cotàn impose sa discipline, sa
retenue si bien que l’ordinaire devient extraordinaire ...
Superbement réalisé - comme toujours chez Actes Sud -, ce livre imprimé sur papier glacé présente, en accompagnement des textes de Siri Hustvedt,
des reproductions en couleurs des principales œuvres qui argumentent
ses essais : Vermeer, Chardin, Giorgione, Richter, Morandi, Goya,
Soutine ... Passionnant de la première à la dernière page, ces "périgrinations mentales dans l’inconnu, en termes, parfois, d’une balade dans le territoire déroutant d’un seul tableau",
s’impose comme le référant de tout amateur éclairé qui aimera, après sa
lecture - et grâce à elle - pénétrer dans un musée avec un petit plus
au fond de son cœur pour aller vers les délices matérialisés par la
peinture et y célébrer cette dignité que nous leur conférons grâce à
cette métamorphose que nous appelons art.
publié sur Oulala.net, le 6 janvier 2007.