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Il faut parfois faire une mise au point lorsque les critiques jouent un rôle pervers qui risque de vous dépasser. C’est pourquoi Mahmoud Darwich donne de rares entretiens où il remet en place le puzzle de sa vie de poète et déplace le curseur que d’aucuns persistent à maintenir bloqué sur le repère nationaliste. Car, à n’en pas douter, il est beaucoup plus simple de cataloguer une bonne fois Mahmoud Darwich comme le poète révolté d’une Palestine humiliée. Mais, comme chaque fois que l’on emprunte un raccourci, celui qui adopte ce point de vue sommaire risque bien de se perdre tout autant que d’avancer une série d’inepties. Mahmoud Darwich ne peut être que le porte-drapeau d’une nation outragée, d’un peuple violenté même s’il lui est arrivé, dans sa jeunesse et à l’occasion de certains événements particulièrement insoutenables, de prendre la parole. Par contre il est interdit d’enfermer sa parole dans le carcan du nationalisme. Il est interdit d’interpréter ses paroles et d’en faire un chant patriotique (Le pain de ma mère) ou un slogan de résistance (Inscris, je suis arabe !). Rien ne blesse plus le poète que de lui imposer des chemins qui ne sont pas les siens au nom d’un idéal patriotique qu’il connaît par ailleurs et qu’il aura défendu, également. Il convient de savoir le lire comme il doit l’être et de savourer la musique de sa poésie et d’en parcourir les psaumes comme autant de chants à la gloire de la femme aimée, d’odes romantiques, de plaisirs amoureux...
Ces conversations à bâtons rompus ici rapportées nous apportent un éclairage complémentaire sur la vie de Mahmoud Darwich, sa vie intime de penseur et de poète, sa vie d’homme libre en paix avec lui-même qui ne cesse de questionner le monde qui l’entoure pour mettre en exergue les incohérences de cette vie qui peut être à la fois si merveilleuse et si dramatique. Car l’essence même de son art, cette poésie arabe moderne qui cherche encore à sortir des canons du classicisme est indéfinissable : il n’y a pas d’orientation qui pourrait la dire définitive. C’est cela aussi sa force, c’est cela qui la rend si mystérieuse et infinie et déroute le lecteur - et le critique - qui ne sait comment l’aborder. Sans cesse chahutée, elle subit l’expérimentation des auteurs contemporains qui signent une prise de risque qui, selon Darwich, est la condition première de la poésie.
Et même si Ariel Sharon, que l’on imagine mal lire de la poésie, avoue avoir compris, grâce à Mahmoud Darwich, l’attachement des Palestiniens à leur terre, il y aura toujours un décalage à vouloir utiliser le poème comme une arme politique. Une lecture poétique étant sujette à interprétations, il convient de la laisser dans le champ artistique où l’émotif peut à loisir s’exprimer. Darwich laisse donc ses poèmes vivre leur vie et n’a que peu d’intérêt à les voir dans des manuels scolaires israéliens.
En
fustigeant un critique allemand qui a préconisé de ne plus rechercher le Beau en poésie, comme si celle-ci devait n’être que prise de position, Mahmoud Darwich affirme son attachement au style, à la combinaison magique des résonances et des définitions. Il rejette d’un
revers de main tous ces courants qui évoquent l’abandon du lyrisme ou l’abolition de la cadence. Beaucoup de bruits pour rien car tout lecteur, partout dans le monde, n’ouvre que les livres de poésie qu’il peut entendre.
Lire avec les yeux ne suffit pas [...] En lisant un poème, l’œil change de fonction, il ne voit pas seulement, il entend. Nous demandons à la poésie qu’elle nous chavire, nous lui réclamons de la musique.
NB - Les cinq entretiens avec Abdo Wazen ont été publiés dans le quotidien arabe de Londres Al-Hayât, en décembre 2005. Celui avec Abbad Beydoun a paru dans le quotidien de Beyrouth As-Safir, le 21 novembre 2003. Avec l’accord de l’auteur, de très légères modifications ont été apportées au texte pour le rendre plus accessible aux lecteurs français.
Vous pouvez en lire de larges extraits ici.
publié sur Le Littéraire, le 25 octobre 2006.